samedi 13 septembre 2014

L'émotion

Suivant la théorie de la sélection naturelle, un phénomène biologique à l'oeuvre chez un être vivant, devrait avoir une raison d'avoir été sélectionné par l'évolution. Or, on considère habituellement que l'émotion ne peut que perturber notre raisonnement et notre comportement. On exprime habituellement cette croyance par des expressions comme "faire preuve de sang-froid" ou "garder la tête froide", pour signifier qu'il faut laisser ses émotions de côté pour raisonner correctement. Si les émotions sont à l'origine de comportements inadaptés, pourquoi alors l'évolution aurait-elle laissé ce phénomène perdurer ? Et pourquoi se serait-il développé en premier lieu ?

J'ai évoqué dans le dernier article le problème de la croyance cartésienne en la séparation du corps et de l'esprit (et de la croyance en la prédominance de l'esprit sur le corps).
Dans "L'erreur de Descartes", le neuroscientifique Antonio Damasio développe la théorie des marqueurs somatiques qui permet d'expliquer en quoi nos émotions jouent un rôle charnière entre notre corps et notre esprit: à chaque fois que nous sommes confrontés à une situation, notre mémoire associative crée un lien entre la situation et l'émotion que nous ressentons. Ce lien mémorisé est un "marqueur", et il est "somatique" (du grec ancien "soma" qui veut dire corps), car il est associé à une sensation corporelle (la peur, la joie, la colère etc.).
Lorsque nous expérimentons une situation similaire à une situation déjà rencontrée dans le passé, notre système limbique "se souvient" des émotions perçues alors, et les zones de notre corps associées à cette expérience se réactivent: ce n'est pas seulement notre cerveau qui "se souvient", mais également notre corps, via les sensations. Les émotions joueraient donc le rôle de passerelle entre nos perceptions corporelles (nos sensations, ce que nous ressentons) et notre mémoire.

Par exemple, lorsque nous nous souvenons d'une expérience heureuse, l'émotion associée peut aller jusqu'à nous faire sourire et nous la ressentons réellement, ce qui est également vrai du fait que se rappeler une expérience triste peut nous faire pleurer.

Si vous faites partie des 10% d'européens qui sont arachnophobes, voici ce qui se passe (schématiquement) lorsque vous voyez une araignée : l'information du cortex visuel est transmise au thalamus et de là, elle prend deux chemins différents : l'un mène au néocortex (siège de la réflexion) pour que vous puissiez y réfléchir pour le futur, tandis que l'autre mène directement à l'amygdale, siège de la peur, qui déclenche immédiatement l'alarme et avant même de le savoir, vous avez fui. L'expression "Avant même de le savoir" est littéralement vraie, puisque des expériences par IRM ont montré que le réflexe de fuite précède la réaction du néocortex, qui lui, ne fait qu'enregistrer la sensation de peur, pour plus tard... (1)

Dans l'exemple ci-dessus, la réaction est instantanée et la prise de décision ne fait pas du tout intervenir le néocortex : c'est un réflexe phobique, qui est probablement un reliquat de notre évolution, car si 10% des européens sont arachnophobes, 100% savent que les araignées européennes sont inoffensives. Mais la rapidité de cette réaction (le fait que je n'ai pas à me dire "Tiens, une araignée, est-elle dangereuse?") a pu, par le passé, sauver la vie des arachnophobes et leur donner un avantage évolutif.

Dans l'exemple ci-dessus, l'émotion précède l'action, qui elle-même, précède la réflexion.
Ce mécanisme nous semble être un "vulgaire" réflexe, éventuellement inadapté. Pourtant, ce même mécanisme peut nous sembler être une géniale intuition, comme dans l'expérience ci-dessous, menée en 1997 (2):

Des joueurs, bardés d'électrodes, sont placés devant 4 paquets de cartes:
Les tas A et B sont conçus de telle manière qu'il y a des gains importants, mais parfois des pertes importantes et que la somme des gains et des pertes est négative : ce sont des paquets perdants.
Les tas C et D sont conçus de telle manière qu'il y a de faibles gains et de faibles pertes mais que la somme des gains et des pertes est positive : ce sont des paquets gagnants.

Les joueurs ne sont pas au courant de la répartition des cartes.
Ils doivent tirer des cartes en essayant de maximiser leurs gains.

Au départ, les joueurs tirent de manière à peu près égale dans tous les paquets.
Après un certain temps, on observe que, lorsque les joueurs tirent dans les paquets A et B, leurs mains deviennent moites (les électrodes mesurent la conduction de leur peau, ce qui est un moyen rudimentaire de mesurer un stress).
Et au fur et à mesure que le jeu avance, ils tirent de moins en moins de cartes dans les paquets A et B.

Lorsque l'expérimentateur leur demande ce qu'ils ont compris du jeu, ils disent percevoir quelque chose d'étrange, mais ils ne savent pas dire quoi (3)

Ainsi donc, la plupart des joueurs choisissent la stratégie gagnante avant de connaître la stratégie gagnante, et la connaissance intuitive, inconsciente, a devancé la connaissance consciente.

D'après Damasio, ce sont nos émotions qui guident véritablement le processus de décision. Dans la vie courante, lorsque nous avons à faire un choix, notre cerveau évalue les différentes émotions associées aux conséquences imaginaires de notre choix, et les émotions associées à ces conséquences imaginaires nous permettent de retenir rapidement les plus intéressantes et de rejeter les plus désagréables. En somme, le marquage somatique nous permet d'effectuer un tri rapide sur les options qui se présentent à nous, pour ne considérer que les plus intéressantes.

Certains patients, atteints de lésions au cerveau, deviennent incapables de ressentir les émotions. Bien que capables de pensée rationnelle et logique, ils deviennent incapables de prendre de bonnes décisions dans leur vie sociale. Accumulant les erreurs de jugement et les mauvais choix, ils sont frappés d'une sorte de myopie de l'avenir, car ils ne parviennent plus à évaluer rapidement les conséquences de leurs choix, et deviennent inadaptés à la vie en société, comme le montre l'exemple ci-dessous.

Un jour, Antonio Damasio attendait un patient à son cabinet (2). Il neigeait et il était inquiet. Lorsque le patient arriva, il était extrêmement calme, comme à son habitude. Il raconta, sans émotion, qu'une automobiliste qui était devant lui, était passée sur une plaque de glace, elle avait dérapé, s'était affolée, avait appuyé brutalement sur le frein, et avait terminé sa course dans le fossé. Le patient, lui, racontait qu'il avait suivi les règles de conduite adéquates et rationnelles et qu'il avait franchi la plaque de verglas sans encombre.

Le lendemain, il revit son patient et, à l'issu du rendez-vous, il lui proposa le choix entre deux dates pour un futur rendez-vous: "Pendant presque une demi-heure, il a énuméré les raisons pour et contre le choix de l'une des deux dates : proximité d'autres engagements, prévisions météorologiques etc. Il se livrait à des comparaisons sans fin et sans intérêt. Il a fallu énormément de sang-froid pour écouter cela sans taper du poing sur la table et lui dire d'arrêter".

On voit bien, dans cet exemple, qu'utiliser notre système "lent" (théoriquement rationnel et logique) pour prendre des décisions dans la vie quotidienne, peut devenir irrationnel, car la durée d'un tel raisonnement excède parfois de beaucoup les conséquences du choix.

Alors qu'on considère habituellement que nos émotions ne peuvent que perturber notre raisonnement, Damasio démontre qu'au contraire, nos émotions sont indispensables pour prendre des décisions.

Jusqu'aux années 90, les tests de QI (Quotient Intellectuel) prétendaient mesurer l'intelligence. Les recherches de Damasio montrent que les patients atteints de lésions préfrontales, peuvent se montrer irrationnels, bien qu'ils puissent réussir parfaitement aux tests de QI.
A la suite de ces découvertes, le psychologue américain Daniel Goleman est devenu célèbre pour avoir développé le concept d'Intelligence Émotionnelle, dans un livre paru en 1995.
Ainsi, après avoir été niée, l'importance du rôle de nos émotions s'est vue lentement réhabilitée.

Les simplismes qui prétendent ramener quelque chose d'infiniment complexe à un chiffre unique (comme le QI en tant que mesure de l'intelligence) devraient toujours nous rendre extrêmement suspicieux.
Très en vogue à une époque dans les "ressources humaines" (dont on comprend qu'elles n'avaient parfois d'"humaine" que leur capacité à se tromper), les tests de QI prétendaient séparer la raison de l'émotion, ce qui est un autre cas de cécité théorique (c'est à dire d'aveuglement provoqué par un modèle théorique en vogue, ou qui s'est imposé dans la société).
La mesure de l'intelligence par le QI relève d'une pseudo-rationalité, qui conduit à une culture et à une société prétendument rationnelle, mais en réalité désincarnée. Or, notre corps est la fondation de notre esprit, et vouloir séparer les deux n'est qu'une conséquence de notre besoin de simplifier les choses pour les maîtriser.

Notre identité, notre "moi entier" se fonde sur notre corps qui est la source de notre perception, de nos sensations, de nos émotions et qui peut aussi être la source de nos intuitions: Albert Einstein raconte qu'il inventa la théorie de la relativité générale en imaginant la sensation de tomber dans un ascenseur (on ne ressentirait que l'accélération mais pas la vitesse).

Notre esprit et nos émotions sont une extension, une évolution du fonctionnement de notre organisme (4), ce qui fait qu'il n'existe rien pour nous qui soit dénué d'émotions ou de sensations, car contrairement à ce qu'affirme le dualisme cartésien, il n'existe pas d'esprit sans corps.

Sources:
(1) "Pourquoi la tartine tombe toujours du côté du beurre" - Richard Robinson
(2) "L'erreur de Descartes" - Antonio Damasio
(3) "Sur les épaules de Darwin **" - Jean-Claude Ameisen
(4) "L'autre moi-même" - Antonio Damasio

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