dimanche 13 juillet 2014

Les illusions cognitives

Beaucoup d'entre nous, philosophes, scientifiques, penseurs, décideurs, hommes politiques, économistes, et tous ceux dont l'activité est essentiellement cérébrale (mais les autres aussi), croient à tort en la toute-puissance de notre esprit et se définissent volontiers comme "cartésiens" (voir au sujet de la toute-puissance de la raison l'introduction de la saison 2 de ce blog).

Il est vrai que la philosophie cartésienne influence la culture occidentale depuis plus de quatre siècles.

L'une des citations les plus connues du Discours de la méthode est celle où René Descartes déclare que "le bon sens est la chose du monde la mieux partagée" (1). Pour le philosophe, le "bon sens" signifie "la raison", qui serait "pure" et donc "vraie" ("les choses que nous concevons clairement et distinctement, sont toutes vraies", déclare-t-il)
Nous utilisons parfois cette citation sur le bon sens de manière détournée lorsque nous voulons imposer nos idées et faire taire les oppositions (qui n'a pas entendu l'expression "c'est une question de bon sens, voyons!", réduisant à néant toute velléité de débat). 
Il est donc grand temps de se pencher sur ce "bon sens" dont il est question.


Heureusement, la psychologie expérimentale et les découvertes récentes des neurosciences ont changé cette vision idyllique du "bon sens" et de la "raison pure". Ces sciences molles, très empiriques, nous apprennent en effet que si le "bon sens" existe, personne n'a le même, et qu'en outre, nous avons de fortes raisons de douter qu'il existe.

Si l'on devait définir le bon sens, la définition d'Albert Einstein me paraît excellente:
"Le bon sens, c'est l'ensemble des préjugés qu'on a acquis à l'âge de 18 ans." (2)
Cette citation résume parfaitement la philosophie des sciences de Karl Popper qui veut que l'ensemble de notre savoir (à 18 ans aussi bien qu'à 56) est un corpus de préjugés concernant la réalité, qui doit servir de base pour être remis en cause et évoluer.

Parmi les excellentes citations d'Einstein à ce sujet, on trouve aussi: "Il est plus facile de désintégrer un atome qu'un préjugé" (il était vraiment clairvoyant, et pas seulement dans le domaine scientifique)

On définit le réflexe comme "une réaction motrice, une activité musculaire involontaire", c'est à dire non consciente (ne passant pas par le cerveau, suivant l'usage verbal que nous avons pris de localiser la "conscience" dans le cerveau). Mais les expériences ci-dessus nous conduisent à redéfinir quelque peu la notion de "réflexe" car certains préjugés trouvent leur origine dans des réflexes cognitifs issus de nos expériences sensorielles et ne peuvent pas être facilement inhibés, car ils sont contre-intuitifs et vont à l'encontre de nos perceptions.

Les illusions d'optique, de par leur caractère incontrôlable, illustrent parfaitement en quoi certaines pensées sont des réflexes.


Par exemple, dans l'illusion ci-dessus, nous pensons (et le soi-disant "bon sens" nous confirme) que la flèche du dessus est plus courte que celle du dessous, ce qui est faux.

Vous êtes maintenant conscients que cette perception est une illusion (vous avez peut-être même pris soin de  le vérifier avec une règle, à moins que vous ne me fassiez confiance ou que vous ayez déjà vu cette illusion très connue).
Mais, ce qui est remarquable, c'est que votre cerveau continue à percevoir deux lignes de longueurs différentes: alors même que vous savez que ces deux lignes sont de même longueur, vous continuez à percevoir que la deuxième est plus grande que la première.

Dans "Système 1/Système 2", le psychologue Daniel Kahneman décrit merveilleusement bien les deux systèmes de pensée dont notre cerveau est doté (3):
  • L'un (le système 1) est automatique, intuitif et rapide, mais il peut facilement nous induire en erreur.
  • L'autre (le système 2) met en oeuvre la réflexion: il est rationnel, analytique, et permet d'éviter les erreurs, mais il est lent.
Les illusions d'optique illustrent parfaitement comment ce fonctionnement réflexe du "système 1" peut nous induire en erreur.

Ci-dessous, nous pensons voir une spirale, alors que ce sont des cercles concentriques, un triangle blanc, alors qu'il n'y en a pas, et des lignes en biais alors qu'elles sont parallèles.


Alors que notre raison peut nous faire admettre qu'il s'agit de cercles concentriques et que les lignes sont parallèles (parce que nous avons suivi un cercle avec un stylo et mesuré les écarts entre les lignes), notre perception nous trompe et nous continuons à voir une spirale et des lignes en biais.
C'est une propriété essentielle du "système 1" sur laquelle je reviendrai tout au long de cette série d'article: On ne peut pas le débrancher. 

Un exemple classique où l'on voit qu'il est difficile de débrancher le système 1 est l'expérience neuropsychologique de Stroop. Pour vous en rendre compte, prononcez très rapidement et à haute voix les couleurs des mots ci-dessous:

Vert   Rouge   Bleu   Jaune   Bleu   Jaune   Rouge   Vert   Jaune   Vert

L'expérience de Stroop démontre l'interférence du système 1 (automatique et rapide) avec le système 2 (impliquant la réflexion). Vous avez dû constater que nous achoppons facilement sur le cinquième mot et que devons ralentir pour prononcer des mots dont la couleur est différente de la signification du mot à prononcer. 
Vous avez dû également remarquer que le système 1 est capable d'inhiber le système 2 pour prononcer les couleurs correctement, mais que cela nécessite un temps d'adaptation.

Notre pensée a ses automatismes, et notre cerveau est câblé pour interpréter les choses.
Dans l'animation de ce site (cliquer sur "jouer l'animation"), on voit une vidéo conçue par les psychologues Fritz Heider et Mary-Ann Simmel dans laquelle on peut voir comment notre cerveau interprète automatiquement que "le méchant triangle noir a fait peur au petit cercle rouge et au petit carré bleu." (4)

Notre "système 1" cherche à donner du sens à tout ce que nous voyons et ce fonctionnement est automatique.
Donner du sens à des choses qui n'en ont pas est une autre activité automatique de notre cerveau.
Ainsi, on peut difficilement ne pas voir des motifs et donner du sens aux tâches du test de Rorschach (ci-contre), dans les motifs du marc de café (cafédomancie), dans les entrailles de animaux (haruspice), dans le mouvement des étoiles (astrologie), dans un tirage aléatoire de carte (cartomancie), mais aussi, pour les scientifiques, dans certains motifs statistiques ou dans des séries de données aléatoires. D'après le psychologue Paul Bloom, cette propension à donner du sens à n'importe quoi serait même à l'origine de l'idée de dieu

Dans un article précédent (voir La cybernétique et la mémoire), j'expliquais le mécanisme par lequel notre mémoire associative était capable de percevoir des formes dans l'informe, mais ce même mécanisme automatique qui nous permet la lecture des captchas, est aussi à l'origine des paréidolies, par exemple celle du  relief martien "Cydonia Mensae", appelé aussi Visage de Mars (voir image ci-contre)

La propension de notre "système 1" à donner automatiquement du sens à ce qui n'en a pas s'illustre bien dans la gématrie, une tradition numérologique cabalistique qui consiste à rechercher un code secret dans les textes sacrés (initialement c'est une tradition juive). Dans "La Bible: le code secret", le journaliste Michael Drosnin a montré comment on pouvait, grâce à l'informatique, décoder des textes sacrés par des méthodes cryptographiques. Devant le scepticisme affiché de certains statisticiens, après l'attentat du 11 septembre, il applique l'une de ces méthodes cryptographiques sur le texte de la Bible (par exemple, ne retenir qu'une lettre sur cinq), et dans le résultat ainsi décodé, il découvre sur son écran, stupéfait, "jumelles", "tours", "avion" "il a causé la chute" "deux fois".
Il écrit alors la suite du best-seller: "La Bible - Le code secret II" et il donne une interview dans Newsweek dans laquelle il déclare "Que ceux qui me critiquent arrivent à trouver dans Moby Dick un message codé annonçant la mort d'un Premier Ministre".
Brendan Mac Kay, professeur de mathématiques à l'Université nationale d'Australie relève le défi et applique le même type de méthode sur Moby Dick, oeuvre dans laquelle il découvre neuf prophéties d'assassinats de Premiers ministres dont celle d'YItzhak Rabin. Il y découvre également la mort de Lady Di, le nom de son amant et du chauffeur de la voiture... (5)
Si la Bible contient des prophéties cryptées, Moby Dick aussi...
La gématrie est donc un excellent terrain de jeu pour les illusions cognitives et peut facilement provoquer une paréidolie cognitive.

Avant de passer à la suite, lisez rapidement et mémorisez les trois textes dans les encadrés ci-dessous:

Dans "L'erreur de Descartes", le neuroscientifique Antonio Damasio (6), explique comment notre cerveau, grâce au mécanisme des marqueurs somatiques nous aide à faire des choix rapides en éliminant rapidement les possibilités les moins intéressantes. Dans l'exemple ci-dessus, vous aurez sûrement lu "ABC" et "12 13 14", alors que vous auriez aussi bien pu lire "12 B 14" dans le troisième rectangle, ou "A 13 C" dans  le premier, mais le contexte vous aura fait choisir un nombre dans une série de nombres, et une lettre parmi les lettres. Votre cerveau a donc fait un choix parmi trois possibilités et ce qui est remarquable, c'est que ce choix s'est fait à votre insu.
C'est une autre caractéristique du "système 1": nous n'avons généralement pas conscience des possibilités qu'il rejette.

Autre caractéristique vicieuse du "système 1": la crédulité.
Dans "How mental systems believe", le psychologue Daniel Gilbert explique que pour comprendre une déclaration, il faut commencer par la croire, ce qui est un autre automatisme de notre cerveau. Par exemple, si je prononce la phrase  "hareng mange sucrerie", vous allez vous représenter un hareng et des sucreries, et votre mémoire associative va essayer de donner du sens à cette proposition insensée, avant que votre cerveau analytique ne la rejette. (3)

L'expérience suivante a été conçue par le psychologue cognitiviste Peter Wason:
Quatre cartes comportant un chiffre sur une face et une lettre sur l'autre, sont disposées à plat sur une table. Une seule face de chaque carte est visible. Les faces visibles sont les suivantes : D, 7, 5, K. Quelle(s) carte(s) devez-vous retourner pour déterminer la ou les carte(s) qui ne respecte(nt) pas la règle suivante : Si une carte a un D sur une face, alors elle porte un 5 sur l'autre face. Il ne faut pas retourner de carte inutilement, ni oublier d'en retourner une.

C'est notre "système 2", lent, et naturellement paresseux, qui est responsable de douter, d'infirmer et de ne pas croire, alors que notre "système 1", le premier à intervenir, est conçu pour croire, ce qui nous incite à confirmer ce que nous pensons déjà.
80% des gens se trompent à ce test car, bien que la philosophie des sciences (voir Popper) nous incite à tester une hypothèse en essayant de la réfuter, notre cerveau est conçu au contraire pour confirmer (stratégie de test positif). Les gens, et les scientifiques aussi, ont tendance à rechercher des informations compatibles avec leurs convictions (voir l'exemple de Arthur Eddington dans même les sciences dures sont molles).
Ce biais cognitif est très connu des psychologues sous l'appellation de "biais de confirmation".

La bonne réponse est qu'il faut retourner les cartes D et 7. Retourner la carte 5 ne sert à rien, car même s'il n'y a pas de D au verso, la règle est respectée.

Alors que l'intuition est la star de notre époque (on se vante d'avoir des intuitions "géniales" ou "fulgurantes"), il existe donc également des intuitions trompeuses, des "illusions cognitives", qui sont des véritables pièges cognitifs et qui peuvent, dans certains cas, nous conduire à faire des erreurs "grossières". En réalité, ces erreurs ne sont pas si "grossières" que ça, étant donné le fonctionnement de notre cerveau, et nous ferions mieux de l'admettre pour y remédier.

Ces illusions cognitives et ces interférences automatiques du système 1 ne sont pas très encourageantes pour notre capacité à raisonner correctement et à prendre de bonnes décisions. Malgré tout, nous avons remarqué que le système 2 est capable d'inhiber le système 1 dans certaines circonstances (pour prononcer les couleurs correctement par exemple), mais que cela nécessite de ralentir pour réfléchir et actionner le système 2. Nous avons également remarqué que dès le début de l'expérience de Stroop, notre système 2 était en alerte, ce qui est un signe que nous sommes capables, dans certaines circonstances, de détecter un risque de biais. Tout espoir n'est donc pas perdu. L'une des solutions, malheureusement trop peu mise en oeuvre, car elle touche directement notre orgueil, est qu'il est plus facile de repérer les erreurs des autres que les siennes. Travailler ensemble et accueillir la critique est donc un excellent point de départ.



Sources:
(1) "Discours de la méthode" - René Descartes
(2) "Comment je vois le monde" - Albert Einstein
(3) "Système 1/Système 2" - Daniel Kahneman
(4) Le cerveau à tous les niveaux
(5) "La démocratie des crédules" - Gérald Bronner
(6) "L'erreur de Descartes" - Antonio Damasio

12 commentaires:

  1. "Malgré tout, nous avons remarqué que le système 1 est capable d'inhiber le système 2 dans certaines circonstances (pour prononcer les couleurs correctement par exemple), mais que cela nécessite de ralentir pour réfléchir et actionner le système 2" ==> c'est pas l'inverse ? le système 2 est capable d'inhiber (ou du moins d'ignorer) le système 1 ?

    "Travailler ensemble et accueillir la critique est donc un excellent point de départ." ==> je trouve ta conclusion très humaniste et un peu Bisounours ;) Vu les biais cognitifs sont universels et que, dans pas mal d'expérience, 80% des sujets se font planter, en quoi être en groupe va détromper? 80% des participants se planteront et la "peer pressure" fera que les 20% risquent d'être ignorés. Bon évidemment, comme dans le biais de confirmation, la collégialité peut effectivement apporter des corrections ...

    "Le bon sens, c'est l'ensemble des préjugés qu'on a acquis à l'âge de 18 ans.". Je ne suis pas sur d'appeler ça le bon sens ... Le cerveau marche, notamment dans les interactions avec les autres êtres humains, sur des stéréotypes. C'est une fonction du système 1, rapide et efficace. Mais cela va donner des choses comme "rom = voleur", "blonde = idiote", "gros = feignant". Est-ce du bon sens ? pas certain ;) les stéréotypes sont nécessaires mais c'est la balance entre les stéréotypes (préjugés) du système 1 et la correction du système 2 qui fournit pour moi le "bon sens".

    "Alors que l'intuition est la star de notre époque" c'est vrai que le règne de la raison est un peu passé et qu'on vante plus les fulgurances d'un Steve Jobs ou autre ... la balance est entre les deux. Ce que dit Damasio, à mon sens, c'est que l'émotion va être là pour faire justement cette balance entre système 1 et système 2. Le marqueur somatique doit aussi avoir fonction d'alerte, arbitrer entre certaines proposition du système 1 et faire remonter dans certains cas vers le système 2. L'intuition est pour moi le résultat d'une démarche effectuée dans le système 1 qui remonte à la surface. Mais effectivement, elle demande un examen "raisonné" et qui donc passe par le système 2. Je pense (mais j'ai peut-être un biais là-dessus ;) que l'intuition est fondamentale car le système 1 ouvre un champ des possibles que ne permet pas le système 2. Mais les résultats du système 1 doivent être passés au crible du système 2.

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  2. Inversion sys1/sys2: bien vu: c'est corrigé. Belle démonstration que travailler ensemble et accueillir la critique est un excellent point de départ! ;-)
    Ceci dit, je suis d'accord avec toi: un groupe peut prendre des décisions pires qu'un individu. Tout dépend des conditions dans lesquelles ce groupe délibère. Etre un groupe n'est donc pas une condition suffisante: c'est pourquoi j'ai dit que c'était un excellent point de départ et pas une panacée universelle. J'y reviendrai car j'ai déjà commencé à rédiger un article anti-bisounours à ce sujet.

    En ce qui concerne la définition d'Einstein concernant le bon sens et les préjugés: je ne pense pas qu'il voulait parler des stéréotypes grossiers comme ceux que tu cites (qui sont l'état "zéro" du savoir), mais bien de l'état de la connaissance (y compris scientifique) à un instant donné. Ce qui paraît être du "bon sens" à une époque peut se révéler faux. Par exemple, le "bon sens" avant 1905, c'était de considérer que le temps était toujours absolu.

    Concernant les intuitions, je pense que tu surestimes le processus, comme la plupart des gens qui en ont eu plus de bonnes que de mauvaises (atteints du biais de confirmation) ou qui ont le sentiment d'en avoir eu plus de bonnes que de mauvaises (atteints du biais de narration):
    Il y en a de géniales et il y en a des pourries.

    Ta description du marqueur somatique en tant qu'arbitre entre système 1 et système 2 est fausse: ce n'est pas le marqueur somatique, mais bien le système 2 qui est là pour faire le tri, et inhiber les automatismes du système 1.
    Le mécanisme des marqueurs somatiques est plutôt un processus d'apprentissage qui permet de mémoriser des automatismes, c'est à dire des règles heuristiques qui fonctionnent la plupart du temps, et ce sont les émotions qui déclenchent à la fois la mémorisation et le rappel en mémoire dans des situations "analogues" (le problème étant que le degré "d'analogie" peut être assez grossier)

    Par exemple, il permet de mémoriser que - la plupart du temps - considérer le temps comme absolu est une bonne approximation, et que ce n'est pas la peine de réveiller le "système 2" pour être à l'heure à un rendez-vous le 31 avril à 8H17, mais il ne permet pas - la plupart du temps - de se rendre compte facilement que cette date n'existe pas.
    Dans cet exemple, la date n'était pas importante pour l'objet de la démonstration et rien ne vient (en général) réveiller notre système 2 pour alerter sur le fait que cette date n'existe pas. Mais j'ai souvenir d'un voyage au Canada où la date de départ du circuit a pu être complètement ratée (par 4 personnes, preuve qu'être un groupe ne suffit pas)

    La découverte des biais cognitifs montre que le notre pensée (système1 + système 2) est influencée en permanence par ces biais et qu'il n'est pas facile de s'en défaire...

    En effet, le processus du marqueur somatique peut permettre de mémoriser des situations dans lesquelles il vaut mieux faire intervenir le système 2, mais c'est un processus basé sur l'expérience passée et il peut fort bien mémoriser des choses fausses ou généraliser des situations qu'il ne faudrait pas généraliser.

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  3. Je pense aussi qu'on est "plus intelligents à plusieurs". Mais la question c'est : ne fait-on pas autant d'erreurs cognitives en groupe ? Regarde le crash de la navette et le coup du "O-ring" : c'était un biais cognitif partagé. La question est : si un biais cognitif trompe 80% des individus :
    - est ce que le groupe va permettre de corriger l'erreur en mettant en avant le "minority report" ?
    - est-ce que le groupe ne crée pas plus de biais cognitifs qu'il n'en corrige ?

    Pour la première question, le "peer pressure" est extrêmement fort. Tu prends 1 prof, 9 comparses dans un salle et un sujet expérimenté. Le prof trace deux lignes non parallèles (grossièrement même) puis il interroge 4 ou 5 comparses qui répondent "parallèle". Le sujet expérimental est alors interrogé et dans la majorité des cas il répond "parallèle" alors qu'il sait pertinemment que non ...
    Donc oui il faut créer les conditions. C'est ce qui se passe dans l'aéronautique avec le CRM (Cockpit Resources management) : le chef doit être le chef mais le copil doit être capable de remettre en cause le jugement du chef sans que ce dernier ne le prenne mal et qu'il accepte de le prendre en considération ... pas simple !

    "En ce qui concerne la définition d'Einstein concernant le bon sens et les préjugés: je ne pense pas qu'il voulait parler des stéréotypes grossiers comme ceux que tu cites (qui sont l'état "zéro" du savoir), mais bien de l'état de la connaissance (y compris scientifique) à un instant donné." ==> oui c'est surement ce qu'a voulu dire Einstein. Ceci étant, ce que je cite ne sont pas des stéréotypes si grossiers. Ils sont impossibles à débrancher car il font partie intégrante du système 1. Les études montrent que les "beaux", à compétences égale, gagnent systématiquement plus que les moches (pour les hommes). Ces préjugés ne sont pas totalement inutiles et font partie du "bon sens" représenté par le système 1. Si tu montes dans le métro à 23h, tu es seul dans la rame avec :
    A/ Une vieille dame de 90 ans
    B/ Un black de 1m90 avec une casquette sur la tête, une chaîne en or avec du rap à donf'
    C/ Un rom de 15 ans
    Dans quel cas seras-tu le plus tranquille ? Est-ce un stéréotype ? Oui. Est-il illégitime et te dessert-il ? Non. La frontière entre le stéréotype et le racisme (ou le sexime ou le mochisme ou le obésisme) est mince... après, ton système 2 doit faire le tri, c'est-à-dire accepter que tu dois quand même plus méfiant pour ton larfeuille à proximité d'un rom que d'une vielle dame grabataire .... tout en ne généralisant pas ... exercice difficile !!! (visiblement trop pour bcp de monde ...)

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    1. T'es en train de "spoiler" la moitié de mes futurs articles! :-)
      (prononcer "spoïler", anglicisme qui veut dire gâcher, pour ceux qui ne se demanderaient)
      Pour les préjugés, tu as totalement raison: mais ce que je voulais dire par "grossiers", c'est que les préjugés dont tu parles sont facilement détectables (on peut s'en rendre compte consciemment avec peu d'effort, car ils sont déjà largement sujets au débat médiatique, même si on reste sous leur emprise) alors que d'autres sont plus subtils (on les considère comme "acquis", ils ne génèrent même pas de débat), mais influent tout de même sur la pensée.

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    2. pas tant que ça ... le racisme oui bien sur ..
      mais le biais-anti-moche ? si j'ai vu un reportage sur F2 ya pas si longtemps mais on en a bien moins conscience ...
      Ou le "body langage" qui va être perçu par notre système 1 et va nous dire au bout de 3' d'entretien d'embauche "oui / non" ? pas si débattu que ça je trouve !

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    3. Je suis d'accord avec toi: comme on ne peut pas débrancher le "système 1", même les préjugés dont on a conscience ont une influence sur notre pensée.

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  4. Pour les marqueurs somatique, j'avoue ne pas avoir fini l'"Erreur de Descartes" de Damasio. Je suis d'accord avec la description que tu en fait et notamment le mécanisme d'apprentissage. Mais j'ai le sentiment que ça va un peu plus loin. Certes, le système 2 est celui qui fait le tri. Mais qu'est qui enclenche le système 2 ? On peut le faire s'enclencher volontairement en se concentrant mais pas forcément. Ca peut être une émotion primaire (la peur) qui augmente la vigilance et force le système 2 à se mettre en route. Tu conduis en système 1, ton système 2 est out et quelque chose bouge à la périphérie de ta vision, le système 1 augmente ta vigilance (adrénaline, glucose vers le cerveau, etc etc), ton système 1 continue d'agir (il peut piler, braquer) mais tu vas te "réveiller" et ton système 2 va se mettre à analyser. Je pense que les émotions sont aussi un moyen d'arbitrage entre système 1 et système 2 (pas seulement, encore une fois, on peut allumer le système 2 consciemment, par exemple en se concentrant sur un problème).

    C'est aussi mon intuition personnelle en tant que bipolaire. A la suite de mes lectures sur le sujet (et malgré la faible connaissance qu'on en a) et de mon expérience personnelle, il y a quelque chose, j'en suis convaincu, relié aux émotions. Une perméabilité plus forte à l'extérieur avec des variations intempestives du niveau d'émotion. Or, dans les phases dépressives ou maniaques, le raisonnement n'est pas aboli (loin de là, surtout en phase maniaque où le cerveau et la mémoire sont overclockées) et tu ne perds pas ta capacité à raisonner en système 2. Par contre, en phase dépressive, il semble que le système 1 soit lent et le système 2 très difficile à déclencher. A l'inverse, en phase maniaque, le système 1 est "proliférant" (voire envahissant) et le système 2 facile à lancer mais perturbé par le foisonnement du système 1. C'est comme si les émotions perdaient leur rôle d'arbitre entre système 1 & système 2 ce qui, évidemment, met à mal la capacité à prendre les bonnes décisions. Et pourtant, si l'on considère la phase maniaque, le rappel en mémoire est fantastiquement opérant ....

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    1. Qu'est-ce qui enclenche le "système 2" ? Vaste question!
      Pour ma part, je dirais que la vraie question est "Qu'est-ce qui enclenche mon système 2 (et pas celui de quelqu'un d'autre) à un instant donné (et pas à un autre) ?"
      Pourquoi ça m'a fait "tilt" à moi, à ce moment-là et pas à quelqu'un d'autre à un autre moment ?
      Je dirais que c'est principalement le hasard (qu’on sous-estime grandement, car on aime bien voir des causes partout, je dirais même que nous avons besoin de voir des causes partout et besoin de croire que le monde est plus prévisible qu’il n’est en réalité): le hasard de notre expérience a forgé les connections de notre cerveau tout au long de notre existence, et l'a amené dans l'état où il se trouve, et c'est le hasard des événements qui nous conduit à "tilter" (avoir des intuitions) à un moment donné et dans des circonstances données.
      Qu’est-ce qui a poussé Einstein à enclencher son « système 2 » pour remettre en cause l’évidence de l’absolu temporel? Et qu’est-ce qui a fait qu’il s’est détaché des biais et du préjugé enraciné depuis des siècles que le temps est absolu? Pourquoi n’a-t-il pas été pris de vertiges en songeant à toutes les batailles qu’il aurait à mener? Tous les calculs à refaire? Tout l’édifice scientifique, construit patiemment au fil du temps était à revoir à la lumière de cette découverte. Vertige, excitation ou froide constatation de la discordance de l’ancienne théorie avec les faits?
      Je dirais que c'est un hasard guidé, plastique, contraint par un cône de probabilités (voir l'article "des nuages et des horloges") mais un hasard tout de même.
      Et pourquoi c'est Einstein qui a pleinement énoncé la théorie de la relativité? Pourquoi n'est-ce pas plutôt Poincaré, qui en avait largement esquissé les grandes lignes?
      Lorsqu’on demande à des artistes quelle est la clé de leur réussite, la plupart répondent : « Beaucoup de travail et beaucoup de chance ». Je pense que les deux sont vrais. Le travail, l’apprentissage, l’entraînement, nous aident à forger un cône de probabilité pour atteindre un objectif dans un domaine donné, supérieur à celui de quelqu’un qui ne travaille pas dans ce domaine.
      Le reste est laissé au hasard.
      Et encore, qu’est-ce qui nous pousse à viser tel objectif plutôt que tel autre? N’est-ce pas également le hasard qui a donné goût à la science aux uns et goût au sport, au spectacle ou à la littérature aux autres?
      Une étude menée aux USA a montré que la plupart des créateurs de startup sous-estiment grandement les facteurs externes comme cause d’échec (par exemple la probabilité de se faire doubler par une autre startup dans le même domaine, ou la probabilité d’un changement de comportement des utilisateurs ou la probabilité d’émergence d’une nouvelle technologie qui révolutionne le marché) : On a besoin de croire en ce qu’on fait, qu’on est un acteur dans le jeu de la vie, mais c’est un jeu complexe, à interactions multiples…

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    2. Ah sur les start-ups, je répondrais que le biais d'optimisme (plus ou moins fort en chacun de nous) et le fait d'être "risk adverse" (idem) joue un grand rôle. Mais je vais encore spoiler ;)
      Sur la place du hasard, j'en suis convaincu.
      Par contre, que Einstein ait enclenché son système 2 pour concevoir la relativité, je ne suis pas d'accord. Il l'a décrit lui-même : il voyait sous forme "d'image", il "éprouvait" les choses donc c'était un process système 1 sous-jacent (pétri évidemment de ses connaissance préalables) qui lui a donné l'intuition. Evidemment, il y a une part de hasard forte puisque c'est le cerveau d'Einstein, avec sa part d'innée (génétique) et d'acquis (éducation, milieu) qui a pu produire cette intuition et le mien ne pourrait pas (dommage). Ensuite, il a "enclenché" son système 2 pour formaliser sa théorie et notamment au niveau mathématique (là, le système 1 est impuissant ....). Mais l'intuition a eu lieu dans le système 1.
      Il faut :
      1/ La base (génétique + connaissances + milieu)
      2/ L'étincelle (système 1)
      3/ La formalisation (système 2)
      Evidemment, il y a des découvertes qui se font par le système 2. Mais la façon dont Einstein disait qu'il pensait (en marchant, en voyant des images) laisse à croire que l'étincelle était dans le système 1.

      Sur les artistes, j'en reviens à la bipolarité. Avec notamment une explosion des émotions dans les phases dépressives (négatives) et maniaques (positives). En phase maniaque notamment, l'idéation se fait à une vitesse proprement hallucinante (ce qui est plus grisant que tout au monde mais aussi fatiguant). Un peu comme un accélérateur de particules qui augmente la vitesse de celles-ci et, partant, les collisions (idées). Or, il existe un lien forte (bijectif) entre bipolarité et créativité. Surement pas un hasard. La question est : pourquoi tous les bipolaires ne sont-ils pas des artistes ou n'ont pas de grandes idées (j'en témoigne). La première chose, c'est qu'en phase maniaque, l'overflow d'émotions rend le tri difficile et il est donc difficile de "rider la vague" pour avoir une production efficace. Certains y sont arrivés : Rossini a écrit le "Barbier de Seville" à 22 ans en ... 13 jours (et nuits). Mais c'est rare. J'ai lu un livre sur bipolarité et création et il semble que la clef soit d'exploiter les sentiments, émotions, idées ressentis lors de la phase "anormale" (souvent maniaque mais la dépression peut être inspiratrice) et ensuite l'exploiter en phase normale ... ce qui représente un travail énorme une fois revenu la normale (surtout qu'en général, après la phase maniaque vient la phase dépressive). On peut faire le parallèle avec les gens "normaux" comme Einstein ou Poincaré. Il faut avoir des idées, c'est une chose mais ensuite, il faut avoir le courage, la force, la persévérance de les porter et éventuellement de changer le monde. C'est ce qui fait que ça laisse finalement peu de monde !!!
      Il faut :
      1/ Le terreau fertile
      2/ L'idée (hasard, accélérateur de particules / bipolaires)
      3/ La ténacité et le courage

      Ca commence à faire beaucoup ... Alors les bipolaires peuvent avoir l'avantage en phase 2 (plus d'idées) mais l'humeur en yoyo ne favorise pas la persévérance ... d'où le fait qu'ils soit plus représentés dans des métiers artistiques je pense que dans ça où il faut une plus forte formalisation (contre-exemple : Boltzmann)

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    3. et Newton ... surement bipolaire
      (ou intox au mercure ou encore d'autres trucs)

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    4. En effet, Einstein a dit avoir été inspiré (pour relativité générale) en s'imaginant "tomber" dans un ascenseur opaque (à moins que l'ascenseur n'accélère, on ne sent rien).
      C'est donc typiquement une intuition "somatique" (imaginée et ressentie au niveau corporelle), mais cela ne veut pas dire que cette intuition n'a pas été "enclenchée" par une réflexion intentionnelle sur le sujet: si je me concentre pour penser à quelque chose de joyeux, je peux très bien me mettre à sourire involontairement. (Je viens de le faire là :-))
      Einstein travaillait sur ce sujet lorsqu'il a eu son "intuition".

      A propos de la créativité, on pense toujours à la relativité, mais l'une des plus grosses contributions d'Einstein (avec Podolski et Rosen) à la science actuelle est la conception du paradoxe EPR, qui visait à réfuter (réfutation = mise en œuvre du système 2) l'interprétation indéterministe de la physique quantique.
      En cherchant à infirmer cette conception, il a fait progresser beaucoup plus la physique quantique que quasiment n’importe quelle autre initiative dans ce domaine.
      Ce paradoxe a d'abord donné lieu aux recherches de Bell qui ont ouvert le champ à l'expérimentation, puis à l'expérience d'Aspect qui a confirmé l'interprétation de Copenhague.
      Beau travail d'équipe.

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    5. ah vi mais je suis d'accord pour dire que pour que l'étincelle (système 1) mette le feu, il faut la matière inflammable. Ca me rappelle je ne sais plus qui sur l'opium, qui est apparemment capable d'emmener très loin la pensée (en système 1) mais "un paysan rêvera de vaches sous opium". Le système 1 n'invente rien à mon sens, mais il a le pouvoir de connecter des choses qui ne se connectent pas forcément en système 2.

      Pour ce qui est du paradoxe EPR et du collectif, on est bien d'accord. Un seul chercheur ne peut pas construire la sciences tellement l'effort est important, ne serait-ce que parce qu'on ne vit pas 500 ans. Donc, la sciences est par essence une oeuvre collective. Tu as des avants qui font une percée, puis passent le ballon derrière.

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