dimanche 8 mai 2016

Préjugé numéro 4: Plus j'ai d'information, mieux c'est

"Plus j'en saurais et mieux ce sera", "Un homme averti en vaut deux." etc. C'est un préjugé pseudo-rationnel tenace de considérer que l'accumulation d'information est toujours un bien. Par exemple, nous nous noyons volontiers dans le flux des informations instantanées (chaînes d'infos en continu, infos en direct sur nos smart phones etc.) et nous nous considérons ainsi comme "informés", c'est à dire "éclairés". Qu'en est-il vraiment?

En 1996, Brendan Reilly pris la direction de l’hôpital public de Cook County à Chicago. En tant que principal hôpital public, celui-ci est le dernier recourt des milliers d'habitants de Chicago qui n'ont pas d'assurance santé. "C'était le désordre absolu", décrit-il. Il y avait des patients dans les couloirs, des patients dangereux ligotés à leur brancard, des radios qui hurlaient à tue-tête et les urgences étaient sans cesse débordées. Les gens faisaient la queue aux urgences en apportant leur pique-nique.

La principale cause de débordement des urgences était le diagnostic des attaques cardiaques. Ce diagnostic est complexe et, devant le risque élevé d'erreurs de diagnostic, les médecins faisaient de leur mieux en pratiquant moultes analyses et en rassemblant un maximum d'information sur les patients, à la suite de quoi ils faisaient un diagnostic. Reilly constata que le taux d'erreurs de diagnostic restait très élevé et qu'un patient pouvait être renvoyé chez lui alors qu'un autre avec les mêmes symptômes était gardé sous surveillance.
Reilly se tourna vers le travail d'un cardiologue nommé Lee Goldman.
En 1970, il avait travaillé avec des mathématiciens et avait formulé une équation simple pour le diagnostic des attaques cardiaques.
Celle-ci nécessitait un ECG et 3 autres questions simples:
1. Y a-t-il une douleur pectorale?
2. Y a-t-il du fluide dans les poumons?
3. La pression systolique est-elle en dessous de 100?
Il constata que toute autre information était superflue.

Ironiquement, dans les hôpitaux et les écoles de médecine, même celles où Goldman effectuait ses recherches, personne ne voulut mettre sa formule à l'épreuve des faits. Finalement, c'est la Navy qui finança l'essentiel de ses travaux. (Sur un navire ou dans un sous-marin, on n'a pas toujours accès à tous les équipements médicaux et il faut agir rapidement).

Reilley décida de tester la formule pendant 2 ans, en parallèle des diagnostics habituels. La règle de Goldman gagna haut la main: 70% meilleure pour diagnostiquer les patients.
Et elle était également plus sûre: en cas de complications, les médecins, livrés à leur seul jugement intuitif, diagnostiquaient correctement entre 75% et 89% des cas. L'algorithme diagnostiquait correctement dans 95% cas.

Ainsi, lorsqu'un patient se présente aux urgences avec un ECG normal, une pression systolique à 165 et pas de douleurs ou liquides dans les poumons, la formule de Goldman dit qu'il peut être renvoyé chez lui.
Mais attention: que faire s'il a 60 ans, souffre de stress, s'il est en surpoids, fume, a eu du diabète et une pression artérielle élevée pendant des années ainsi qu'une chirurgie cardiaque 2 ans auparavant et de plus il transpire abondamment?
Ce que dit l'expérience de Cook County, c'est que toutes ces informations supplémentaires ne sont pas seulement inutiles: elles sont aussi néfastes.

Comment expliquer qu'une information supplémentaire puisse nuire à la prise de décision?
L'information n'est pas la connaissance. L'information a besoin d'être traitée pour se transformer en "savoir" utilisable. Souvent, l'information est "bruitée". Il faut aux humains un certain temps pour se débarrasser du bruit et identifier l'information essentielle pour la prise de décision. Beaucoup se perdront en chemin. Le psychologue Arthur Evans dit qu'il y a une tendance naturelle chez les médecins à penser qu'une décision de vie ou de mort doit forcément être une décision difficile.

Il y a quelques années, Stuart Oskamp a mené une expérience au cours de laquelle il invita des collègues psychologues à faire un diagnostic sur un cas médical. Au départ, il leur fournit le minimum d'information. Puis, il leur donna davantage d'informations sur le passé du patient, puis encore davantage, et ainsi de suite jusqu'à la totalité.
A chaque tour, il leur demandait de répondre à une vingtaine de questions, de faire un diagnostic et de donner un niveau de confiance.
A chaque tour, ils changeaient les réponses de leur questionnaire et formulaient un nouveau diagnostic.
A chaque tour, leur niveau de confiance augmentait dramatiquement.

Étaient-ils réellement plus précis? Non.
A chaque tour, leur précision restait constante à environ 30%.
Mais à chaque ajout d'information, leur niveau de confiance devenait totalement hors de proportion par rapport à l'exactitude de leur diagnostic.

Les docteurs ont besoin de se sentir confiants pour rendre un diagnostic précis.
L'ajout d'information renforce leur confiance, mais n'augmenter pas leur précision.
Cette sur-confiance est même nuisible à la prise de décision.

Reilly pense que depuis sa mise en oeuvre de manière systématique à Cook County, l'utilisation de la formule de Goldman permet aux médecins de se concentrer sur d'autres aspects essentiels de la prise en charge du patient, comme l'aspect humain, auquel les médecins, écrasés par la responsabilité de rendre un diagnostic correct, avaient prêté jusqu'ici assez peu d'attention car ils n'avaient pas de temps pour ça.

Référence:
Blink - Malcolm Gladwell

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire